samedi 5 octobre 2013

Les femmes et la guerre en Grèce antique à travers les textes (1)



Héraclès entrant dans l'Olympe accompagné par Athéna qui porte un bouclier (oplov) avec la fameuse chouette

Olpé attique à figures noires, 550-530 av. J.-C., musée du Louvre

Il peut sembler étrange de s’intéresser au rôle des femmes dans la guerre, domaine masculin par excellence. Pourtant la guerre, même si elle pratiquée par les hommes, touche la population dans son ensemble (demov), femmes y compris. Ainsi on peut se demander quelles étaient leurs implications en tant que membres du demov, lorsque la cité était confrontée à la guerre.
On peut répartir les rôles des femmes dans la guerre en deux catégories : D’un côté, les rôles que je considérerai comme actif dans lequel les femmes prennent part aux combats ou en tout cas à la défense des villes. De l’autre les rôles passifs, où les femmes subissent la guerre et en sont les victimes.
Je ne traiterai dans ce post que de la première catégorie. Je ne parlerai pas des amazones dont l’existence ambiguë et les nombreuses apparitions dans la littérature grecque mériteraient un exposé particulier à leur sujet.

Ce poste fait suite à la lecture du très bon ouvrage de Pascal Payen intitulé Les revers de la guerre en Grèce antique (cf, bibliographie) . Cet ouvrage tend à démonter l’idée selon laquelle la société grecque aurait été une société guerrière. Selon Payen, cette vision est due à une mauvaise lecture des textes. Pour lui, les auteurs antiques déjà ont eu tendance à glorifier le fait guerrier et les modernes n’ont pas su voir dans leurs récits ce qu’il nomme les revers de la guerre : la part d’ombre et d’horreur qui est propre à toutes les guerres, les guerres antiques y compris. Il s’attache donc à présenter cette autre face de la guerre. Il veut aussi démontrer en quoi, pour les Grecs anciens, la guerre est un revers, un échec de leur système et de leurs institutions. Enfin, il étudie l’historiographie de la guerre antique, tant chez les anciens que chez les modernes pour remarquer qu’elles ont été les différentes manières d’écrire la guerre et surtout de raconter ou de cacher ces revers de la guerre.


Après avoir lu cet ouvrage, j’ai voulu savoir ce que disaient les textes grecs sur la question (et voir aussi s’ils abordaient le sujet). Voici donc un certain nombre d’extraits de textes commentés (certains sont déjà cités par Pascal Payen d’autres ont été trouvés au fil des mes lectures et de mes recherches dans le textes):

Des femmes combattantes ?


Dans la Grèce antique, les femmes, ont le sait, ne faisaient pas partie des citoyens à part entière. La fonction combattante, celle de soldat leur est donc interdite. Seuls les hommes représentent la cité en guerre (andrev gar poliv discours de Nicias dans Thucydide, VII, 77, 7).
Ce fait établi est rappelé à plusieurs reprises dans l’Iliade.
Par exemple lors des adieux d’Hector à Andromaque :

Ἀλλ᾽ εἰς οἶκον ἰοῦσα τὰ σ᾽ αὐτῆς ἔργα κόμιζε
ἱστόν τ᾽ ἠλακάτην τε, καὶ ἀμφιπόλοισι κέλευε
ἔργον ἐποίχεσθαι· πόλεμος δ᾽ ἄνδρεσσι μελήσει
πᾶσι, μάλιστα δ᾽ ἐμοί, τοὶ Ἰλίῳ ἐγγεγάασιν.

« Allons ! Rentre au logis, songe à tes travaux, au métier, à la quenouille, et donne ordre à tes servantes de vaquer à leur ouvrage. Au combat veilleront les hommes, tous ceux – et moi le premier – qui sont nés à Ilion. »
(Iliade, VI, 490-493)

Hector toujours le rappelle lors de son duel face à Ajax :

Αἶαν διογενὲς Τελαμώνιε κοίρανε λαῶν
μή τί μευ ἠΰτε παιδὸς ἀφαυροῦ πειρήτιζε
ἠὲ γυναικός, οὐκ οἶδεν πολεμήϊα ἔργα.

« Ajax, descendant de Zeus, fils de Télamon, chef de troupes, ne m'éprouve pas comme un faible enfant ou une femme ignorante des choses de la guerre. »
(Iliade, VII, 234-236)

Cette absence des femmes au combat est vérifiée dans la plupart des cas. Mais la guerre, par nature, touche l’ensemble de la société et il n’est par rare que tout le demov soit nécessaire pour assurer la défense de la cité. Ainsi dans les guerres défensives, les femmes participent-elles à la défense avec l’ensemble de « l’armée civique ». C’était surtout lors de situations désespérées qu’elles interviennent :

οἳ δ οὔ πω πείθοντο, λόχῳ δ ὑπεθωρήσσοντο.
τεῖχος μέν ἄλοχοί τε φίλαι καὶ νήπια τέκνα
ῥύατ ἐφεσταότες, μετὰ δ ἀνέρες οὓς ἔχε γῆρας·
οἳ δ ἴσαν· ἦρχε δ ἄρά σφιν Ἄρης καὶ Παλλὰς Ἀθήνη

« Mais les assiégés n'y cédaient pas encore, et, pour une embuscade, s'armaient en secret. Le rempart, leurs femmes, leurs petits enfants le défendaient — ils s'y dressaient —, et aussi les hommes que tenait la vieillesse. Les autres marchaient; à leur tête allaient Arès et Pallas Athénée »
(Iliade, XVIII, 513-516)

Diodore raconte un autre épisode lors du siège de Gela (Grande-Grèce) par les Carthaginois lors de la guerre qui les opposa à Denys l’Ancien en 405 :

Τῶν δὲ Καρχηδονίων ἀπὸ μέρους προσβαλλόντων τῇ πόλει καὶ τοῖς κριοῖς καταβαλλόντων τὰ τείχη γενναίως ἠμύνοντο· τά τε γὰρ ἐφ' ἡμέρας πίπτοντα τῶν τειχῶν νυκτὸς ἀνῳκοδόμουν, συνυπηρετουσῶν τῶν γυναικῶν καὶ παίδων· οἱ μὲν γὰρ ἀκμάζοντες ταῖς ἡλικίαις ἐν τοῖς ὅπλοις ὄντες διετέλουν μαχόμενοι, τὸ δ' ἄλλο πλῆθος τοῖς ἔργοις καὶ ταῖς ἄλλαις παρασκευαῖς προσήδρευε μετὰ πάσης προθυμίας·

« Cependant un côté des murailles fut attaqué par des béliers et défendu vaillamment : car avec le secours des femmes et même des enfants, on rétablissait la nuit ce qui avait été abattu le jour. Les jeunes gens de leur côté, et tous ceux qui étaient en âge de porter les armes, se relevaient exactement et avec un zèle égal pour les combats ou pour les travaux. »
(Diodore, XIII, 108, 8)

Thucydide raconte aussi comment Thémistocle ordonna aux Athéniens la construction des longs murs :

τειχίζειν δὲ πάντας πανδημεὶ τοὺς ἐν τῇ πόλει καὶ αὐτοὺς καὶ γυναῖκας καὶ παῖδας φειδομένους μήτε ἰδίου μήτε δημοσίου οἰκοδομήματος ὅθεν τις ὠφελία ἔσται ἐς τὸ ἔργον, ἀλλὰ καθαιροῦντας πάντα.

« Il fallait attendre jusqu'au moment où la muraille aurait atteint la hauteur nécessaire pour y organiser la résistance. Tous ceux qui se trouvaient dans la ville, sans distinction, hommes, femmes et enfants, devaient participer à ces travaux »
(Thucydide, Histoire de la Guerre du Péloponnèse, I, 90, 3)

Plus loin, Argos s’inspire d’Athènes et décide de construire des murailles pour défendre son accès à la mer :

τειχίζει μακρὰ τείχη ἐς θάλασσαν, ὅπως, ἢν τῆς γῆς εἴργωνται, κατὰ θάλασσαν σφᾶς μετὰ τῶν Ἀθηναίων ἐπαγωγὴ τῶν ἐπιτηδείων ὠφελῇ. καὶ οἱ μὲν Ἀργεῖοι πανδημεί, καὶ αὐτοὶ καὶ γυναῖκες καὶ οἰκέται, ἐτείχιζον· καὶ ἐκ τῶν Ἀθηνῶν αὐτοῖς ἦλθον τέκτονες καὶ λιθουργοί.

« Il se mit à élever de longs murs jusqu'à la mer ; ainsi au cas où il se trouverait investi par terre, il aurait la ressource de recevoir par mer, avec l'aide des Athéniens, les approvisionnements nécessaires. Tout le peuple d'Argos, citoyens, femmes, serviteurs, travailla aux remparts. D'Athènes arrivèrent des charpentiers et des tailleurs de pierre. »
(Thucydide, Histoire de la Guerre du Péloponnèse, V, 82, 5-6)


Ainsi si les femmes ont pu prendre les armes ou du moins participer aux activités de défense, cela reste exceptionnel et contre nature (para fusin). On le remarque dans les textes ci-dessus, c’est seulement lorsque la situation est désespérée, lorsque la survie de la cité même est que les femmes interviennent. C’est l’action de la dernière chance, l’ultime effort dans lequel la cité engage toutes ses forces : femmes, enfants, vieillards et mêmes esclaves.
Ainsi, dans la majorité des cas, la guerre reste l’affaire des hommes et surtout celle des citoyens de la cité. D’ailleurs le fait de combattre des femmes est déshonorant pour les hommes grecs.

Bibliographie

Textes grecs et traductions sauf mention contraire :

-      BERNARD Nadine, A l’épreuve de la guerre, guerre et société dans le monde grec Ve et IVe siècles avant notre ère, éditions Seli Arslan, 2000, 222 p.
-      BIELMAN SANCHEZ Anne, La guerre de Troie ou la défaite des femmes, in Le cheval de Troie, variation autour d’une guerre, Infolio, 2007, p. 59-99.
-      DUCREY Pierre, Le traitement des prisonniers de guerre dans la Grèce antique des origines à la conquête romaine, De Boccard, 1999, 359 p.
-      DUCREY Pierre, Guerres et guerriers dans la Grèce antique, Hachette, 2009, 324 p.
-      PAYEN Pascal, Les revers de la guerre en Grèce ancienne, Belin, 2012, 440 p.

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